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Qu’est-ce que l’APED (mouvement belge pour une école démocratique) ?
jeudi 29 janvier 2026, par
L’Appel pour une école démocratique (Aped) est un mouvement belge (actif dans deux côtés de la frontière linguistique) de réflexion et d’action qui milite en faveur du droit de tous les jeunes d’accéder à des savoirs porteurs de compréhension du monde et à des savoir-faire qui leur donnent force pour agir sur leur destin individuel et collectif.
L’Aped analyse et combat les mécanismes économiques, les réalités institutionnelles, les choix budgétaires, les discours idéologiques et les pratiques pédagogiques qui tendent à maintenir ou à développer l’inégalité sociale devant l’école ou à réduire l’enseignement à une fabrique de main d’œuvre productive. Nous étudions, encourageons et diffusons activement, tout ce qui remet en question l’école comme appareil de reproduction des hiérarchies sociales existantes. Nous cherchons à rassembler ceux qui, en Flandre, en Wallonie et à Bruxelles, veulent œuvrer au projet de démocratiser l’enseignement et d’en faire un instrument pour l’émancipation collective sur le plan social, économique, politique et culturel.
1. L’Aped en bref : ce que nous voulons...
• Une École qui forme des citoyens critiques, capables de comprendre les évolutions et les défis de la société, mais également capables de résister et de participer à la transformation du monde.
• Une École qui soit un lieu de vie sociale où l’on apprend la coopération, la solidarité, le respect de l’autre, de l’environnement et du travail partagé.
• Une École qui se donne l’ambition, le temps et les moyens d’apporter à chacun, quels que soient son origine, son genre, ses capacités ou ses « talents », un vaste bagage de connaissances en histoire, économie et vie sociale, géographie, sciences, techniques, littérature, arts, expression écrite et orale, langues, mathématiques, philosophie...
• Une École qui stimule la curiosité et le plaisir d’apprendre, qui réconcilie formation théorique et pratique, savoir et savoir-faire, conception et exécution, tableau noir et atelier, écran et labo.
• Une École qui mette fin à la ségrégation sociale, culturelle et académique des élèves,
• Une École publique, sans division confessionnelle ou sociale, sans compétition, mais soumise à des règles et des programmes identiques pour tous.
• Une École où les enfants bénéficient de l’encadrement, de l’aide et du soutien dont certains seulement jouissent aujourd’hui dans leur famille ; où tous se voient proposer, en plus des cours ordinaires, un éventail d’activités épanouissantes, avec du personnel qualifié ; une École ouverte en dehors des cours, ouverte aux parents et ouverte sur son environnement.
• Une École où il fasse bon vivre et bouger, où élèves et enseignants puissent travailler dans des locaux sains et propres : classes lumineuses, bibliothèques, laboratoires, ateliers, réfectoires agréables, toilettes propres, cours et jardins spacieux, beaux gymnases...
• Une École financée à la hauteur de ces ambitions, soit bien plus que les maigres 6 % de la richesse nationale que notre société y consacre aujourd’hui.
Nous ne voulons donc ni d’une École au rabais que préconisent certains au nom d’une pseudo « modernité » et d’une adéquation aux logiques du marché, ni d’un repli nostalgique sur l’École « de bon papa ».
L’École démocratique sera juste et ambitieuse. Elle ne se réalisera pas en une législature, mais sera le fruit d’un long combat.
2. À quoi sert l’École ?
L’École démocratique, telle que l’Aped la conçoit, vise l’émancipation individuelle et collective. Elle doit donc permettre à chacun d’acquérir des savoirs mais elle doit aussi permettre d’apprendre à réfléchir de façon critique et à agir efficacement. En outre, son rôle est de stimuler la créativité et les talents afin que chaque individu puisse donner forme à sa propre vie, bien sûr, mais aussi afin que chacun puisse contribuer consciemment à l’avènement d’une société plus juste et plus durable.
2.1. Éduquer et socialiser l’être humain
L’être humain est un être social : il doit apprendre à vivre en société, de façon responsable vis-à-vis de lui-même et des autres. C’est-à-dire :
• Développer un sentiment d’appartenance à l’Humanité, bien au-delà de son entourage immédiat et de son époque ;
• Apprendre à « faire société », à s’exprimer, à écouter et à comprendre les autres, à respecter les différences sans perdre son jugement critique, à prendre des décisions collectives et à organiser la vie commune ;
• Apprendre à vivre sainement, à résister aux sirènes de la surconsommation, à se respecter soi-même pour mieux respecter les autres et l’environnement ;
• Maîtriser les techniques et les savoir-faire de la vie quotidienne ;
• Découvrir les fonctions et fonctionnements des institutions, administrations, services que l’on affronte ou subit quotidiennement.
2.2. Former le travailleur
Le travail - qu’il soit salarié, indépendant, domestique, associatif ou militant - est, avec la nature, la source principale des richesses produites. Chacun a le droit et le devoir de contribuer, par son travail et selon ses capacités, au bien-être collectif. L’École doit donc aussi préparer les jeunes au travail socialement utile.
Cependant, dans notre société capitaliste, ce travail est mesuré non à l’aune de son utilité sociale, mais à l’aune de sa contribution aux profits. Le travail salarié contribue à la production des richesses, mais cette contribution s’organise à travers l’exploitation des travailleurs.
De plus, pour répondre à l’accélération technologique et à la dérégulation du marché du travail, certains employeurs exigent des travailleurs « flexibles et adaptables » tandis que d’autres exigent de travailleurs hyper spécialisés. Ces employeurs voudraient donc que l’école réponde à leurs exigences.
Pour l’Aped, en revanche, l’École ne peut être un rouage dans l’organisation de l’exploitation.
Au contraire, le rôle de l’École doit être de :
• Transmettre les connaissances de base et les compétences requises pour de nombreuses tâches, qu’elles soient professionnelles ou non : lire et écrire, calculer, comprendre les sciences et les techniques, développer les aptitudes manuelles, organisationnelles, informatiques, linguistiques, …
• Développer des valeurs et des attitudes nécessaires au travail : coopération, rigueur, initiative, souplesse, attention à la sécurité, à la santé et à l’environnement, souci des droits sociaux des travailleurs…
• Organiser des formations qualifiantes différenciées aux contenus axés sur la production d’une valeur sociale ajoutée et sur le respect des gens et de l’environnement : de l’infirmier au dentiste, du menuisier à l’architecte, du jardinier au photographe.
• Doter le futur travailleur d’une compréhension globale et critique du processus de production auquel il participera ; maintenir des objectifs de formation générale et refuser la course à l’adéquation formation-emploi.
2.3. Instituer le citoyen critique
Former des citoyens critiques et capables d’agir à la transformation du monde est, aux yeux de l’Aped, l’objectif qui nécessite les réformes les plus urgentes et radicales de l’École.
En effet, les crises budgétaires, financières, sociales et écologiques se succèdent. Les inégalités se creusent. Les famines massives sont de nouveau à l’ordre du jour. Les catastrophes climatiques menacent. Ces tensions, qui provoquent déjà de nombreuses guerres actuellement, augurent de futurs conflits apocalyptiques si un changement de cap ne se produit pas rapidement.
Cependant, les progrès scientifiques, technologiques et industriels sont pourtant tels qu’ils pourraient offrir une vie décente à tous. Quel paradoxe ! Mais s’ils ne bénéficient pas au plus grand nombre aujourd’hui, c’est parce que ces progrès s’accomplissent au sein d’un système économique où les choix de production et de recherche sont exclusivement dictés par les intérêts des détenteurs de capitaux.
Face à ces constats, il est donc essentiel que l’École développe la capacité à poser un regard critique sur le monde pour bâtir une société juste et durable. Pour ce faire, l’École se doit d’armer les futurs exploités, ceux qui auront le plus besoin de changer la société, afin qu’ils soient des moteurs de changement et qu’ils ne soient pas exclus des processus de compréhension de notre société.
3. Que faut-il apprendre ?
Former le citoyen, l’être social et le travailleur, c’est la fusion de trois idéaux :
• L’éducation classique, que l’on a toujours réservée aux élites
• L’éducation « nouvelle » des pédagogues progressistes du XXème siècle
• L’éducation polytechnique dont se munirent spontanément les classes populaires productives avant que le capitalisme n’invente le machinisme et son travail morcelé.
3.1. Une formation classique
Une formation classique solide et ambitieuse s’impose parce qu’il n’y aura pas de citoyenneté critique sans connaissance et compréhension de l’histoire humaine, de la géographie, des mécanismes économiques et sans formation au débat philosophique. L’exigence de rigueur des mathématiques, la méthode scientifique et ses principaux résultats sont autant de moyens d’organiser la pensée, mais aussi de résister à l’obscurantisme ou au dogmatisme. En outre, la rencontre de différentes cultures, de différentes formes d’expression littéraire et artistique aide non seulement à former tout citoyen éclairé mais également à relativiser la position des cultures dominantes. Dans le même sens, la pratique artistique permet d’accéder à des formes d’expression plus riches et plus nombreuses. L’art et l’histoire de l’art ouvrent de nouvelles portes sur l’histoire du monde. Et l’étude des langues étrangères permet une organisation collective à l’échelle internationale.
3.2. L’éducation active
L’éducation active est précieuse pour développer les valeurs et les comportements nécessaires à l’émancipation : la coopération au lieu du chacun pour soi, le respect des autres et de soi, l’écoute et l’argumentation, le respect des différentes cultures et de l’environnement, le goût du travail bien fait et de la rigueur, l’autodiscipline, le sens de l’initiative, l’attention à la sécurité et à la santé. L’éducation physique et le sport sont également essentiels comme contribution à l’éducation à la santé.
3.3. La dimension technologique
La dimension technologique doit être bien plus valorisée : à travers des cours théoriques ; par la pratique effective d’un grand nombre d’activités comme l’agriculture, l’électricité, la menuiserie … ; par son introduction dans d’autres cours (la révolution industrielle en histoire par exemple) ; par des visites de lieux de production et des stages variés. Une bonne formation polytechnique répond donc à nos trois objectifs : éduquer et socialiser l’être humain, former le travailleur et instituer le citoyen critique. Elle aide évidemment à vivre dans une société où la technologie est de plus en plus présente. Mais elle aide surtout à y vivre de manière plus responsable en maîtrisant les limites et les implications écologiques de certaines technologies. Elle permet une compréhension générale du processus de production par opposition à l’hyper spécialisation qui empêche une vue globale. Elle éveille la conscience, par exemple, sur l’origine réelle de la production de richesses. L’objectif de la formation polytechnique doit donc être d’apporter une compréhension à la fois théorique et pratique de la production dans son ensemble afin de contribuer à l’intelligence de la vie sociale.
4. Structures, pratiques et moyens
Un tel programme éducatif semble sans doute extrêmement ambitieux. Apporter à tous les jeunes une formation qui dépasse celle que l’on réservait jusque-là aux élites sociales peut paraître utopique. Mais on ne peut considérer comme seules réalistes les revendications pour lesquelles il existe dès aujourd’hui des rapports de force favorables. En effet, les plus grandes avancées sociales, telles que le suffrage universel, la sécurité sociale, l’enseignement gratuit, … ont été conquises dans des conditions de lutte difficiles, où le rapport de force a dû être construit petit à petit. C’est pour cette raison que l’Aped propose un autre système scolaire exposé dans les points suivants. Ceux-ci doivent s’envisager comme faisant partie d’un ensemble cohérent.
3.1. Une école commune de 3 à 16 ans
La formation, telle que l’Aped l’envisage, sera polyvalente : générale et polytechnique. De 3 à 16 ans, tous les élèves doivent suivre une formation commune, de préférence dans la même école.
3.2. Transition et qualification après 16 ans
Après le tronc commun, les élèves choisiront une filière davantage spécialisée qui prépare à l’enseignement supérieur ou à l’entrée sur le marché du travail, ou aux deux. Des passerelles permettront toujours de se réorienter. Il restera cependant une formation générale et polytechnique importante, commune à ces deux filières. En effet, de nombreux concepts philosophiques, économiques, linguistiques, littéraires… nécessitent un degré de maturité que l’on ne peut espérer acquis avant l’âge de 16 ans. Or ces concepts jouent un rôle considérable dans la formation citoyenne.
3.3. Mixité sociale dans tous les établissements scolaires
Le libre marché scolaire conduit à la ségrégation sociale. Celle-ci engendre non seulement de l’inégalité mais est aussi néfaste pour le « vivre ensemble ». L’Aped refuse l’apartheid dans l’enseignement. C’est pourquoi l’Aped préconise la mise en place d’un nouveau système d’inscriptions. Au commencement de la scolarité (ou lorsqu’un enfant doit changer d’école), les autorités proposeront aux parents une place garantie dans une école proche, accessible et socialement mixte. Les parents pourront accepter ou refuser cette proposition. En cas d’acceptation, leur enfant sera automatiquement inscrit. Sinon, les parents pourront librement inscrire leur enfant dans l’école de leur choix, dans la limite des places disponibles.
3.4. Aucun décrochage grâce à un encadrement suffisant
En Belgique, les redoublements et les décrochages scolaires restent bien trop nombreux. Il faut donc mettre en place tous les moyens possibles pour garder les élèves à bord. L’Aped milite en faveur de la généralisation des petites classes (environ 15 élèves) dans les premières années du tronc commun.
3.5. Une école ouverte
L’école doit prendre une place centrale dans la vie des élèves. Elle est le lieu où on cuisine et mange ensemble, où il y a de la place pour le jeu et la détente, pour des films et d’autres activités culturelles, où on fait du sport et où on peut pratiquer différents hobbies … L’école sera décloisonnée du reste de la vie : certaines activités auront lieu le soir, d’autres pendant les week-ends ou les congés. Ainsi une véritable citoyenneté pourra se développer : l’instruction et l’éducation seront étroitement liées à la vie sociale et à l’activité de production. Dès lors, les valeurs de collaboration, de solidarité, de créativité, l’amour des sciences et des techniques, l’art, l’activité physique, la nature ainsi que l’ouverture aux différentes cultures trouveront dans l’école un lieu où se déployer. L’ école sera ouverte aux acteurs du voisinage : les institutions publiques, les mouvements socio-culturels et de jeunesse, les clubs de sport, les autres écoles, les bibliothèques, etc. L’école pourra associer les parents à certains projets. Ceux-ci développeront de cette manière une relation ouverte avec l’école. L’école doit être le projet commun du quartier et de ses habitants. Pour ce faire, du temps scolaire supplémentaire et de l’encadrement sont nécessaires pour que les activités « ouvertes » puissent se dérouler aux moments voulus. L’école doit être accessible en fin de journée, les weekends, les jours de congé. Elle doit devenir le lieu de vie principal des enfants.
3.6. Que cent fleurs pédagogiques s’épanouissent !
Pour l’Aped, il est primordial d’étudier scientifiquement l’impact des diverses formes de pratiques pédagogiques sur l’efficacité et l ’équité sociale de l’enseignement, notamment dans des groupes hétérogènes. Les méthodes éducatives qui favorisent le vivre et le travailler ensemble, les didactiques qui assurent la construction de savoirs solides, conceptualisés et porteurs de sens pour les élèves sont à privilégier et doivent être encouragées par la formation initiale et continue des enseignants. En revanche, selon l’Aped, il n’existe pas de panacée pédagogique. Les écoles et les enseignants doivent disposer d’une large autonomie pédagogique à condition de couvrir le programme.
