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Scolarisation et vote d’extrême-droite

vendredi 11 novembre 2022, par Janine Reichstadt

Après l’élection présidentielle de 2022, l’IFOP a publié en avril un focus (n°231), intitulé Macron-Le Pen : deux France face à face, présentant les scores respectifs des deux candidats au premier tour, en relation avec un ensemble de caractéristiques de leur électorat, tels que les tranches d’âge, les CSP, la pénibilité du métier, le niveau de diplôme, les lieux d’habitations, la perception de la mobilité intergénérationnelle ou encore la perception du retard économique de sa région en 1963 et en 2015. Toutes les relations entre les votes et les caractéristiques retenues sont importantes, mais ici nous nous intéresseront essentiellement aux effets du niveau d’études.

Le vote lepéniste s’établit aujourd’hui à 36% dans l’électorat au niveau de diplôme inférieur au bac, à 25% au niveau bac, à 17% au niveau bac+2/+3 et à 11% au niveau supérieur à bac+2/+3 : les moins dotés en capital scolaire vont donc nombreux vers l’extrême-droite. Inversement l’électorat macroniste se recrute préférentiellement dans les catégories les plus diplômées. Le président sortant est à 36% chez les titulaires d’un second cycle universitaire quand sa rivale RN est à 11%.

L’évolution historique de la relation entre le vote et le diplôme est frappante. Entre 1988 et 2022, le score FN/RN est passé de 16 à 36% au niveau de diplôme inférieur au bac, de 13 à 25% au niveau bac, de 10 à 17% au niveau bac+2 ; et de 9 à 11% au niveau supérieur à bac+2. En un peu plus de 30 ans ce vote a plus que doublé chez les peu diplômés, alors qu’il n’a quasiment pas bougé chez ceux qui ont un diplôme supérieur à bac+2.

Cette évolution 1988/2022 se retrouve au plan des catégories socio-professionnelles. Chez les ouvriers le vote FN/RN passe de 17 à 35%, de 14 à 33% chez les employés, de 15 à 23% dans les professions intermédiaires ; et demeure à 14% chez les cadres et professions intellectuelles. Les salariés qui exercent les métiers les plus pénibles fournissent à la candidate du RN des scores toujours très élevés, 37%.

Sachant l’importance croissante de l’abstention lors des derniers scrutins, cette évolution ne laisse pas d’inquiéter. Que le vote Macron soit très élevé chez les électeurs ayant un niveau de diplôme supérieur à bac+2/+3 n’est pas le signe de positionnements démocratiques qui pourraient nous réjouir, mais la relation forte entre un niveau de diplôme inférieur au bac et le vote lepéniste affectant de nombreux ouvriers est alarmant quant aux visions de la société, des valeurs, des perspectives liées au sens que prend ce vote au sein de fractions des classes populaires.

Le sens et les enjeux de certaines « explications »

Dans Le jeu des possibles François Jacob propose une comparaison entre la nature de l’explication scientifique du monde et celle de la pensée mythique, religieuse. « C’est probablement une exigence de l’esprit humain d’avoir une représentation du monde qui soit unifiée et cohérente » : d’où la puissance d’explication des mythes religieux capables de répondre à toutes les questions. Spinoza n’écrivait-il pas, à propos de la volonté de Dieu, qu’elle est cet asile de l’ignorance dans lequel les hommes se réfugient pour obtenir des réponses aux questions essentielles qu’ils se posent ?

Ainsi, quel que soit le domaine, face à une demande forte d’unité et de cohérence, toute question reçoit une réponse sécurisante au nom d’un principe organisateur général. Contrairement à l’explication religieuse, la science ne connaît pas ce type de réponse. Elle n’a pas de réponse unifiée pour l’ensemble des domaines : elle procède par expérimentation rationnelle sur des phénomènes circonscrits, sur la base d’une démarche pénétrée des principes du réalisme et du matérialisme méthodologique, comme le rappelle Guillaume Lecointre dans un ouvrage destiné à répondre aux contestations de la science en situation scolaire [1]

François Jacob poursuit : « L’une des principales fonctions des mythes a toujours été d’aider les êtres humains à supporter l’angoisse et l’absurdité de leur condition. Ils tentent de donner un sens à la vision déconcertante que l’homme tire de l’expérience, de lui rendre confiance en la vie malgré les vicissitudes, la souffrance et la misère. » Comment ne pas songer à la façon dont peuvent être reçues les « explications » de l’extrême droite, fonctionnant comme autant d’asiles destinés à abriter bien des ignorances, des ressentiments, des amertumes, quand la vie est faite de précarités, de relégations sociales, économiques, démocratiques. Des « explications » qui donnent la clé de « perspectives » d’un avenir meilleur.

Sur la question de l’opium, Marx n’entend pas retenir sa seule vertu dormitive pour caractériser la religion. Le bonheur qu’elle promet est bien illusoire, mais il contient les germes de sa propre négation dans la mesure où les illusions qui le caractérisent s’établissent sur la base d’une aspiration née d’une situation réelle. Aussi écrit-il : « La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. (…) L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. » [2]

A quel bonheur illusoire à venir, à quelle protestation correspond le vote Le Pen quand il concerne 35% des ouvriers (17% en 1988), 37% des personnes exerçant un métier très pénible, 37% des personnes qui pensent que leurs parents vivaient beaucoup mieux qu’elles, alors que les chiffres s’inversent chez les cadres et professions intellectuelles, les personnes exerçant un métier pas du tout pénible, qui pensent que leurs parents vivaient moins bien, ou bien qui vivent dans des grandes villes, certaines banlieues résidentielles ou des stations balnéaires de la côte atlantique ?

Des voitures brûlent, des réseaux de trafics s’installent dans des cités ou vivent des immigrés, et ce sont tous les immigrés qu’il faut refouler. Des islamistes tuent et ce sont tous les musulmans qui deviennent dangereux. L’insécurité devient un problème majeur, ce qui doit conduire à mettre tout en œuvre pour protéger les français « de souche », question d’identité forte portée à un haut niveau de sensibilité, exacerbée par l’arrivée de réfugiés qui « envahissent la France ». « On n’est plus chez nous. La France aux français. » Les chômeurs ne seraient rien d’autre que des assistés profiteurs abusifs des prestations sociales coûtant cher à la nation et refusant de travailler, quand en travaillant, et même dur, « on n’y arrive pas ». Les affaires qui mettent en jeu des politiques corrompus conduisent vite à user de la généralisation du « tous pourris ». Et puis, de droite comme de gauche, que font-ils vraiment pour les gens « d’en bas » quand ils sont au pouvoir ? Tout cela conduit des électeurs qui deviennent nombreux à dire vouloir lancer « un grand coup de pied dans la fourmilière » dans un vote pour des candidats qui se disent déterminés à le faire. N’a-t-on pas là une forme de « protestation » contre la détresse réelle, activée et entretenue par l’extrême droite qui sait l’inscrire habilement dans ses programmes ? « Remettre la France en ordre », « arrêter la submersion migratoire », « protéger nos modes de vie », « réserver les aides sociales aux Français », furent quelques-unes des propositions électorales du RN.

Dans le cadre de la « dédiabolisation » qu’elle tente, l’extrême droite fait semblant de se rapprocher de certaines préoccupations populaires. Mais l’essentiel de ses positionnements « sincères » est ailleurs. Le procédé idéologique de ses thèses visant à emporter l’adhésion à un « monde meilleur » fonctionne essentiellement sur la base de la généralisation abusive : de « des » on passe à « les », ce qui n’est pas sans rapport avec une forme de détresse intellectuelle. Une généralisation perçue comme crédible à partir d’éléments de la réalité faisant l’objet de publicités massives dans les médias. Ce procédé produit des « cohérences » qui parviennent à convaincre à partir de causalités inventées, simplifiant brutalement mais efficacement la compréhension du monde dans lequel nous vivons, et cherchant à nous détourner de ses véritables déterminations sociales, économiques, politiques. Nous ne sommes pas loin de la pensée mythique dont parle François Jacob.

Il ne s’agit surtout pas pour l’extrême droite de dénoncer les inégalités de classe, la logique des profits, les effets du capitalisme dans tous les domaines sociaux [3]. Le clivage imaginé entre les couleurs de peau, l’islam et la chrétienté, le national et l’étranger, celui qui travaille et le chômeur … a l’avantage de la simplicité d’une réponse élevée au rang de preuve, organisant les causalités des maux de la société. La logique de l’extrême droite est très largement contenue dans l’évitement délibéré de la logique des profits qui génère un régime de pensée autrement plus complexe et en prise sur les réalités du monde social dans lequel nous vivons. Les votes des députés du RN à l’Assemblée Nationale sont éloquents à cet égard. Ils ont voté contre l’augmentation du Smic, l’indexation des salaires sur l’inflation, l’encadrement des salaires, le blocage des prix des produits de première nécessité, la gratuité des cantines et fournitures scolaires pour les plus modestes, le gel des prix des loyers, l’augmentation des hébergements d’urgence, le rétablissement de l’ISF, la taxe sur les superprofits, la taxe sur les revenus supérieures à 3 millions d’euros, l’augmentation de la TVA sur les produits de luxe, un milliard d’euros consacré à la lutte contre les violences faites aux femmes. La liste est déjà longue et commence à indiquer clairement le sens de leur présence dans l’hémicycle, conquise en partie sur une prétendue sensibilité aux préoccupations populaires. A contrario, la fidélité à ses thèses « phares » s’exprime notamment dans le vote pour la réduction des droits au chômage des étrangers hors Union européenne, ainsi que sur l’interdiction d’étrangers au sein des instances représentatives des entreprises [4].
La formation intellectuelle à partir de laquelle les électeurs lisent le monde et ont ou pas les moyens de résister aux constructions idéologiques de l’extrême droite, n’est pas seule en cause bien évidemment, mais elle participe de l’adhésion à ces constructions ou à leur rejet.

Expérience empirique, esprit critique et savoir

La possibilité de résister à la tentation de s’appuyer sur des éléments de l’expérience empirique pour en déduire une « connaissance générale » censée expliquer un phénomène, passe par une démarche qui a appris à ne pas se fier à certains dehors facilement accessibles de cette expérience, grâce notamment à la fréquentation des enseignements de l’école.

Avoir fait des études supérieures ne saurait être une condition suffisante pour aller dans le sens de la critique radicale des fondamentaux du capitalisme servis par les politiques idoines, et donc de contestation de l’extrême droite qui précisément ne les renie pas. Les études supérieures peuvent même offrir les moyens intellectuels de la solidification de l’adhésion à ces mêmes fondamentaux. Il n’en demeure pas moins que l’école est le lieu privilégié de la construction de rapports distanciés à l’expérience empirique tant physique que sociale pouvant se faire obstacle épistémologique à la pensée théorique exigeante, comme Bachelard l’a montré. Un obstacle interrogé lors des enseignements scientifiques notamment, qu’il s’agisse des sciences de la nature ou de l’homme, par le biais de la rationalité, de l’abstraction, de la démonstration documentée, appliquées aux objets de pensée.

Quoique sans rapport direct avec l’objet de cet article, l’évocation du combat de Galilée pour faire admettre la démonstration de l’héliocentrisme peut malgré tout avoir sa place.

Avant que Copernic ait l’idée de l’héliocentrisme et que Galilée le démontre, les hommes ne pouvaient guère contredire l’expérience empirique qu’ils faisaient quotidiennement du mouvement du soleil tournant autour de la terre. Dans le même temps, l’Eglise considérait comme incontestable en fait et en droit l’idée de la centralité de la terre dans l’univers, lieu de vie des êtres que Dieu a créés à son image. Comment contredire cette concordance vécue comme indubitable entre l’expérience que nous offre le soleil vu de la terre, et l’idéologie religieuse qui a la puissance de maintenir les esprits sous le joug d’une telle construction idéologique ? Un joug religieux qui n’est pas purement idéologique puisqu’il est directement au service du pouvoir politique. L’Inquisition, tout entière dévouée à la politique qu’elle sert, a su rappeler à Galilée ce que ses théories impies pouvaient lui coûter.

La sortie de l’aveuglement du géocentrisme a pris du temps, au travers de combats philosophiques et politiques posant les bases de la pensée laïque, alliée de la république et de la démocratie. L’instauration progressive de l’école pour tous, a permis la propagation des ressources intellectuelles par lesquelles l’abandon de cet aveuglement a pu être obtenu efficacement. Bien plus encore que l’accès à une « simple » connaissance nouvelle transmise par l’école, ces ressources forment les esprits à la valeur épistémique des exigences de la démonstration en mesure de s’émanciper des constructions idéologiques qui s’adossent à des expériences sans valeur heuristique, et font écran aux véritables savoirs. Elles sont à la base de l’esprit critique convoqué pour résister aux thèses de l’extrême droite. Mais pas n’importe comment.

Nico Hirtt reprend la définition de l’esprit critique proposée par le site Eduscol où nous pouvons lire qu’il comporte six attitudes nourries par six pratiques : « s’informer, évaluer l’information, distinguer dans cette information les faits et les interprétations, confronter les interprétations (pour prendre acte des débats) et enfin évaluer les interprétations (afin de distinguer les opinions des hypothèses et des faits validés par l’expérience) » [5]. Il ne récuse pas l’intérêt des précisions apportées ici. Toutefois il trouve étrange que l’on passe sous silence le rôle du savoir dans cette définition des pratiques qui constituent l’esprit critique. Or le savoir est la condition de possibilité incontournable pour que ces pratiques puissent prétendre à quelque efficacité.

D’où les précisions qu’il apporte. « Le savoir ne se réduit pas à une masse d’informations. Dans sa forme la plus élevée, celle qu’implique une citoyenneté critique, le savoir suppose un processus complexe d’abstraction et de conceptualisation que seule l’école peut apporter à tous. (…) C’est par la connaissance de notre environnement géographique, technologique et socio-économique que l’on peut saisir les potentialités qui s’offre à l’homme et prendre toute la mesure du gâchis actuel. C’est par l’histoire que l’on apprend comment se font et se défont les sociétés, que l’on perçoit la force et les conditions de l’action politique et sociale. C’est par la littérature, la philosophie et les arts que l’on apprend à préciser, à exprimer, à nuancer et à défendre sa pensée. Au contraire, l’absence de rigueur, les savoirs mal structurés, les compétences pratiques sans assise théorique, l’adaptabilité sans réflexion, ne conduisent l’homme qu’à renoncer à comprendre, à accepter tout sans s’interroger sur rien. »

Cette longue citation acquiert une résonance particulière dans ce contexte de la critique des thèses de l’extrême droite. Il n’est pas possible d’établir une relation de causalité abrupte et unique entre l’impossibilité d’accéder au bac et aux études supérieures, et l’adhésion à ces thèses. Toutefois nous ne pouvons pas ignorer que « le savoir [qui] suppose un processus complexe d’abstraction et de conceptualisation que seule l’école peut apporter à tous » peut être sérieusement fragilisé chez des élèves [6] qui à18 ans accèdent à la citoyenneté et votent Le Pen pour une part non négligeable.

L’aspect intellectuel de la résistance aux thèses de l’extrême droite ne saurait faire oublier ce qu’apportent les diplômes du supérieur aux conditions de travail et de vie matérielle de ceux qui en sont possesseurs. Ils autorisent des salaires supérieurs, de meilleures conditions de logement et d’habitat dans des lieux « privilégiés », par rapport à ce que connaissent tous ceux qui ne peuvent pas bénéficier de ces mêmes niveaux de diplômes offrant le plus souvent la possibilité d’être à l’abri de la dégradation des moyens de vivre normalement, tant au niveau des services publics y compris l’école, que des transports, de la médecine, de l’accès à des commerces de proximité. L’idéologie lepéniste trouve dans des conditions de vie dégradées un terreau favorable qui lui sert d’instrumentation. Toutefois, faire reculer la précarité, la pauvreté, ne suffira pas pour en finir avec elle.

La résistance aux thèses de l’extrême droite passe par la déconstruction des idées qui ont pour seule ambition de masquer les vraies causes de la précarité, par la connaissance objective de la place des immigrés dans le pays, des réalités de l’islam dans le monde et en France, aujourd’hui et dans son histoire, ainsi que de l’islamisme. Elle passe également par l’appropriation du sens, des enjeux de l’histoire, de l’économie, de la politique et des grands mouvements sociaux. Autant de domaines auxquels tous les élèves devraient pouvoir avoir accès, lors d’études exigeantes et prolongées, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui pour ceux qui quittent le système scolaire sans avoir eu la possibilité, le temps, d’aborder sérieusement ces questions. Cela ne signifie pas pour autant que la résistance aux thèses de l’extrême droite n’incomberait qu’aux programmes de l’école et à une scolarité longue et intellectuellement efficace. Elle se construit aussi et largement dans des lieux associatifs, syndicaux ou politiques où s’organise la réflexion des enjeux de classes qui s’affrontent au sein du capitalisme. Des enjeux que l’extrême droite entend bien masquer, tant la pleine conscience populaire de ce qu’ils recouvrent est source de risques majeurs pour la préservation du système socio-économique dans lequel nous vivons.

Diplômes et luttes de classes

A la question de savoir ce qui peut rendre compte des scores électoraux qui nous intéressent ici, l’étude de l’IFOP avance une réponse : « les plus diplômés ont suivi plusieurs années d’études supérieures au cours desquelles ils ont souvent évolué dans un bain culturel et idéologique valorisant l’altérité, l’ouverture au monde et rejetant les postures d’austérité. » Cette ouverture culturelle qui accompagne les études universitaires, étrangère à la turpitude idéologique des campagnes de l’extrême droite, ne peut pas ne pas avoir d’effet sur son rejet. Mais cette question des diplômes mérite d’être poussée plus avant.

Dans leur dernier ouvrage Cédric Hugrée et Tristan Poullaouec écrivent : « Jamais la France et son système scolaire n’ont autant diplômé, et pourtant jamais la France et son système scolaire n’ont transmis aussi inégalement les savoirs » [7].

Parmi les élèves entrés en sixième en 2007, 71% des enfants d’employés et 65% des enfants d’ouvriers sont bacheliers huit ans plus tard, contre 92% des enfants de cadres et d’enseignants. Cette inégalité en croise une autre. Les trois séries de baccalauréats n’ont pas le même statut. Les baccalauréats technologiques et professionnels qui recrutent majoritairement parmi les élèves d’origine populaire, et contribuent à la forte progression de l’accès au bac, préparent mal à l’université. Seul le bac général y prépare bien en garantissant l’obtention de la licence pour la plupart des étudiants quelle que soit la profession des parents. Or Hugrée et Poullaouec insistent sur le fait que cette situation trouve sa source dans l’emprunt sans accroc de la filière générale au lycée, lui-même conditionné par la qualité des apprentissages réalisés au collège et donc dès l’école primaire. Les performances obtenues à chaque niveau du parcours scolaire déterminent progressivement et fortement le destin universitaire des élèves.

Que les électeurs ayant un niveau de diplôme supérieur à bac+2/+3, aient réussi à construire un parcours scolaire appuyé sur des savoirs structurés en mesure de leur permettre de mieux résister aux propagandes d’extrême droite, quand ceux qui y sont sensibles ont un niveau de diplôme inférieur au bac, interroge. Ceux qui ont le bac sont encore 25% à élire le vote Le Pen. Or en 2020, si 87% de la génération obtenaient le bac, seulement 46,3% de ces bacheliers obtenaient un bac général, le seul bac qui prépare bien à l’université.

Nous le précisions plus haut, le niveau de certification scolaire et universitaire n’a pas un pouvoir explicatif exhaustif dans les choix politiques des électeurs, et personne ne prétend qu’il l’aurait. Lorsque les classes populaires étaient nettement plus exclues qu’aujourd’hui de l’ascension scolaire positive, le vote pour l’extrême droite était nettement plus faible, voire quasi nul : 0,75% en 1974 par exemple. Cette situation ne saurait être comprise sans la mobilisation importante de forces syndicales et politiques reconnues et écoutées pour les explications qu’elles fournissaient de la situation sociale et économique des classes populaires. Fondées sur la connaissance théorique de l’exploitation capitaliste et de la lutte des classes, ces explications faisaient sens par rapport au vécu dans les entreprises et les quartiers. L’affaiblissement de la culture de classe, de la reconnaissance de la valeur explicative de la contradiction des intérêts de classes au profit de constructions idéologiques qui visent à s’en éloigner le plus possible, laisse ouverte la porte aux « explications » de l’extrême droite.

Même si la classe ouvrière ne connaissait pas alors un haut niveau de formation scolaire, grâce aux formations syndicales et politiques et aux luttes collectives, elle était capable de se hisser à un haut niveau de compréhension des ressorts fondamentaux de la société dans laquelle elle vivait, que l’on peut lire dans le vote communiste. Un exemple parmi d’autres, développé par Bernard Friot de façon éloquente, touche à ce qu’a impliqué d’intelligence ouvrière révolutionnaire la construction de la Sécurité Sociale, une des inventions les plus déterminantes de l’histoire, sous la responsabilité d’Ambroise Croizat et de la C.G.T.

Les nombreuses grandes concentrations ouvrières dans les entreprises, sources de débats collectifs pour organiser la lutte sur des bases communes n’existent plus. Mais aujourd’hui, quelque chose rassemble les travailleurs à tous les niveaux de qualifications et de postes de travail. C’est la violence capitaliste avec laquelle ils sont privés du pouvoir décisionnel sur l’ensemble de la production qu’ils réalisent [8], alors qu’ils sont les détenteurs des savoirs qui l’organisent, de l’ouvrier au cadre [9], en passant par le chercheur, l’ingénieur, le technicien, le contrôleur du travail, l’infirmière, la caissière, l’aide-soignante… Cette dimension du travail amène Bernard Friot à souligner avec force ce qu’implique de décisif la lutte pour construire la souveraineté sur le travail au cœur de la construction d’une société démocratique, une lutte qui devrait, plus que jamais, faire l’objet d’initiatives audacieuses [10]. Une telle ambition fait écho, dans le domaine des parcours scolaires diplômants, à la perspective d’une école authentiquement démocratique elle-même, garantissant la réussite scolaire de tous, en lien avec une formation professionnelle